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samedi, 01 novembre 2008

L'insulte, stratagème oratoire?

« Ma philosophie ne m'a rien rapporté, mais elle m'a beaucoup épargné. »

En guise d'introduction du sujet, permettez-moi d'en venir à mes premières amours philosophiques, qui datent, certes, du siècle écoulé. Schopenhauer (né en 1788 à Dantzig, Prusse, décédé à Francfort-sur-le-Main en 1860), le dandy, l’athée, l’aigrportrait_schopenhauer.jpgi mais néanmoins amateur de femmes et de bonne chère, un classique pourtant iconoclaste, reste une référence incontournable en matière d'art oratoire.

L'art de l'insulte en fait naturellement partie. Pour des raisons d'équité, le philosophe romantique méprisait les baratineurs sophistiques qui réussissent à prouver qu'une « hypothèse est une thèse de cheval ». Malgré de grands déboires professionnels (il perdra sa chaire pour manque d’élèves à cause de la renommée  des cours de Hegel), il garda toute sa vie son vif esprit critique au point que l'acuité de son regard semble encore nous (trans-)percer.

Au-delà des ses réflexions profondes, fines sur tous les sujets philosophiques possibles, notamment dans Le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer érige l’inventaire des procédés oratoires indispensables à ceux qui souhaitent gagner dans tel ou tel débat. Lorsque par exemple, un adversaire persiste à vous dire que vous avez tort, faites-lui remarquer que son lacet de soulier est détaché. Ainsi, vous détournerez la conversation et conséquemment vous ne vous en ferez pas un ennemi. Mais que se passe-t-il quand l’antiphrase, le détournement, la contradiction, le persiflage ont été utilisés, sans succès?  

 L’Art de toujours avoir raison explicite comment doit fonctionner l’extrema ratio  pour conjurer les discutailleurs de tout genre :  le sublime Allemand nous incite à recourir en dernier ressort à l’injure pour sauver la face … car "un rebut bougon passionne toujours davantage qu'une idole louée".

A ce stade, posons-nous la question de savoir comment fonctionne aujourd’hui cet ultime stratagème, l’injure, dans la vie publique (salons littéraires suintant de vanité, comités miteux, commissions où la parlote est la règle, communautés de bloggueurs où l'insulte est de mise, journaux d’opinions exprimant les plus plats topoi) ? Assurément, elle se déploie dans le registre familier, en particulier, oral. Par exemple, le non-fumeur taxera le fumeur défendant son droit de fumer d’ « ordurier », lui assénant un « crève, tu pues ! » et lui conseillera – sous forme presque d’impératif – d’« arrêter de faire chier la majorité qui n’en à rien à foutre de fumer». On le voit, si l’insulte n’était pas laconique et directe, elle serait qualifiée de trop pédante, à la manière du ridicule décrit dans les Femmes savantes de Molière. En un mot, la vulgarité jubile sur l’intelligence. Or, selon les propres termes du philosophe misanthrope, une injure bien frappée convoque avant toute chose une exigence stylistique, et par conséquence, une maîtrise du langage. 

Si l'injure répond à un art propre, il subsiste néanmoins une dernière question concernant cet expédient oratoire, le dernier auquel recourir. Qui sait, si « tant qu’on se parle encore, on ne se fait pas la guerre » ? En d’autres termes, comment savoir si « tant qu’on se querelle, on reste en contact et qu’au fond, il n'y ait pas forcément la haine » ? Autrement dit, "qui châtie bien, aime bien" peut-il s'appliquer dans le cas de l'insulte (même gratuite et hors-propos)? Cette ultime ambivalence reste difficilement décidable ... Je ne sais si la rhétorique peut être d'un quelconque secours pour expliquer le désir d'occire.

2 aphorismes du grand homme à méditer :

"S'il y avait un Dieu, je n'aimerais pas être ce Dieu, la misère du monde me déchirerait le cœur."

"Si la loi du matérialisme était la vraie loi, tout serait éclairci. Le "pourquoi" du phénomène serait ramené au comment."

20:56 | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

Commentaires

L'injure (à mon avis) est la force du faible ! Il est l'ultime moyen de se faire entendre, sachant qu'il n'a pas raison et qu'il veut s'imposer. C'est le dernier "raccourci" pour couper court à toute discussion constructive.
En effet, une fois l'insulte jetée, qu'attendre en retour !!!???? si ce n'est que quelques personnes ayant suffisamment de compassion prendront le temps d'y répondre gentiment !........
Il restera "à celui qui a jeté l'insulte" soit "de se reprendre" en s'excusant (s'il est intelligent), ou alors de continuer à bougonner et à s'enfoncer dans le ridicule de la grossierté, cette dernière étant inutile, blessante et non constructive.
Concernant Schopenhauer, lorsqu'il dit : "S'il y avait un Dieu, je n'aimerais pas être ce Dieu, la misère du monde me déchirerait le coeur",... alors là ! je trouve ce raisonnement complètement faux ! car Dieu a créé l'homme "LIBRE" et si des misères lui tombent dessus, c'est bien souvent de la propre FAUTE de l'humain ! S'agissant d'un Dieu d'amour, il n'a jamais voulu la misère. Il appartient à l'HUMAIN de REAGIR et de penser à son PROCHAIN et à ses problèmes ! Il ne faut pas prendre l'amour de Dieu comme une assurance "tous risques" ! ce serait bien trop facile ! Dieu nous a insufflé l'Amour, mais c'est à NOUS de le gérer avec intelligence et compassion. Les évangiles nous le rappellent maintes fois ! Lorsque l'on parle du jugement dernier, ce sera là le moment de faire le bilan de notre vie, à savoir si nous avons fait les efforts nécessaires d'amour et de compassion qui méritent, en retour, le vrai Amour que Dieu nous a insufflé au départ de notre vie.
Avec mon amitié
Ivan

Écrit par : coucou | vendredi, 31 octobre 2008

Voila une femme très attirante par ses sujets de "conversation".
Je sens que je pourrais passer une semaine entière à discuter, sans rie faire d'autre ...

;o)

Écrit par : Victor DUMITRESCU | vendredi, 31 octobre 2008

J'adore votre P.S !!! Tout s'explique !!!
Et qu'en est-il du texte sur l'école de l'ourson qui a aussi mystérieusement disparu de votre blog....va-t-il lui aussi réapparaître? Pourquoi pas ?
André Duval

Écrit par : Duval André | vendredi, 31 octobre 2008

J'ai fait le ménage dans mon Journal de bord. De temps en temps, ça fait du bien de virer des vieux articles qui ne sont plus d'actualité ainsi que des commentaires hors-propos. Disparus, ils ne réapparaîtront plus. Sans intérêt!

Des sujets à réflexions comme celui-ci sont moins réactifs. Merci Victor pour votre compliment déguisé ...

Écrit par : Micheline | samedi, 01 novembre 2008

"Chère Micheline,

Encore un excellent papier sur ton blog ! Pris beaucoup de plaisir à le lire. Schoppenhauer et l'insulte comme arme oratoire suprême..ça peut être utile...dans nos milieux macho/carnotzet à Glôzu. J'avais fait, avec une étudiante en linguistique, 7 émissions sous le titre "Les mots sous la langue..." pour ce qui ne s'appelait pas encore Espace 2. Dont un épisode de 50 minutes consacré à l'injure...

Avec mes plus cordiales salutations et bravo pour les papiers de ton excellent blog.

jaw/DDG"

Écrit par : hello | dimanche, 02 novembre 2008

C'est hallucinant de constater que le dialogue est impossible sur le blog alors que l'exercice est interactif, appelle à la réflexion ou du moins au respect entre interlocuteurs. D’où la colère du vaincu, sans qu’on lui ait fait du tort, d’où son recours à ce dernier expédient auquel il n’est pas possible d’échapper en restant soi-même poli. L'invective reste le style en vigueur... quel dommage! Pourtant, on y trouve des articles fort intéressants et bien torchés!

Les commentaires sont souvent réactifs, injurieux, sans rien apporter au "débat". Ce climat pourri en dit malheureusement long sur l'étatmental de notre société...

Écrit par : François T. | dimanche, 02 novembre 2008

Parler de Schopenhauer, philosophe perdu dans notre civilisation bling-bling, relève de l'exploit en 2008. Donc bravo, Micheline, puisqu'il est toujours utile de prendre un peu de hauteur dans notre quotidien.
Mais je suis plus distant face à l'usage de l'injure.
On s'étonnera de la voir redevenir à la mode, faisant figure d'arme des faibles - d'esprit - pour imposer leur idéologie parce qu'ils n'ont plus d'idée du tout. Dans notre monde de l'apparence et de l'écervelage médiatique, elle est utilisée par certains milieux bien pensants qui par ailleurs se croient intelligence alors qu'ils ne sont que prétentieux. Il est amusant de se souvenir que l'écologiste Patrice Mugny a dit que l'UDC puait sans argumenter de façon rationnelle, imposant une affirmation émotionnelle dans la plus pure ligne de la psychologie des foules qui a été mise en pratique par des Staline et Hitler avec les conséquences que l'on sait. L'injure, arme politique, peut être utilisée parce que la fin écolo justifie n'importe quel moyen - jusqu'où ira-t-on?????? - sans se demander d'ailleurs si des écologistes ne puent - non pas de manière abstraite mais très concrètement - afin de ne pas utiliser des détergents produits chimiques qui ont pris le rôle d'un Belzébuth technologique du 21e siècle dans la tragi-comédie des écolos rigolos.

Écrit par : François | dimanche, 02 novembre 2008

Merci aux 2 François pour leur apport en matière d'insulte! Imposer une idéologie par manque d'arguments valides est souvent le but (inavoué?) de l'ultime stratagème, effectivement.

Plus mus par leur égotisme que par une réflexion, l'insulteur ne fait que se satisfaire lui-même car rien n’égale pour l’homme le fait de satisfaire sa vanité et aucune blessure n’est plus douloureuse que de la voir blessée. La connerie prend malheureusement le dessus sur la raison dans l'ultima ratio...

Bien à vous!

Écrit par : Micheline | dimanche, 02 novembre 2008

Schopenhauer s'amusait de la capacité de ses contemporains à considérer que les limites du monde étaient celles fixées par leurs préoccupations du moment. Il verrait qu'aujourd'hui rien n'a changé et que nous sommes toujours incapables de jauger un événement et de juger ses acteurs en tenant compte de son contexte historique, social, économique et géopolitique.

Écrit par : Truc-Chose | mercredi, 12 novembre 2008

Souvent la rumeur sert d'information, les fantasmes servent de scoops. Si l'on cesse de faire le tri entre les ragots et les faits, que se passera-t-il?

Que reste-t-il contre l'hystérie de l'époque ? Comme le dit Gad Elmaleh dans "La vérité si je mens" : "C'est la porte ouverte à toutes les fenêtres"!

Écrit par : Ludovic K. | jeudi, 13 novembre 2008

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