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jeudi, 28 octobre 2010

Interview d’Abderamane Djasnabaille, Ministre au Tchad sur le Cinquantenaire de l'Indépendance

"Dormir sur la natte de l’autre n’offre pas une nuit paisible" (proverbe tchadien)

 

 

De passage à Genève, Abderamane Djasnabaille, Ministre des droits de l'homme du Tchad, un pays douloureusement ébranlé par des guerres effroyables, nous livre son opinion au sujet de la réalité (ou l'illusion) de l'indépendance des pays africains francophones dont nous fêtons le 50e anniversaire. Alors qu'à la sortie de deuxième guerre mondiale, la décolonisation ne faisait pas partie des priorités européennes, nous commémorons officiellement cette année-ci le Cinquantenaire de l'Indépendance des 14 pays francophones. On se demande comment le Tchad a vécu ce tournant historique daté du 11 août 1960, marquant à jamais leur souveraineté en matière de gestion politique, économique et sociale. 

 

Abderamane_Djasnabaille_web.jpg

 

Abderamane Djasnabaille pense que l'accès à l’indépendance présente indéniablement une avancée ! Pour la forme, les Africains concernés ont pu assumé leur liberté même si en réalité elle n’a jamais été effective. Avoir des droits, c’est bien, mais sans le pouvoir de les exercer, cela ne sert à rien. Nous avons dû faire face continuellement à des décisions qui provenaient d’ailleurs sans que nous soyons concertés à aucun moment des processus décisionnels. Ceux qui n’étaient pas d’accord étaient mis au pas comme ce fut le cas pour le président François Tombalbaye. Les dictateurs étaient en grande partie le fait du pouvoir centralisé de la métropole française.

 

Depuis cet événement, le peuple africain peut décider par lui-même, et surtout, il a pu apprendre à décider ; en nous frottant au système politique, éducatif et militaire occidental, nous avons pu évoluer dans ce sens alors que sous un régime colonial, c’était le rapport de force qui prédominait. Mais il reste encore un long chemin pour jouir de notre souveraineté. Nous nous battons toujours pour cette indépendance proclamée. Sur ce point, il eût fallu trouver une date commune à tous les Etats africains concernés; une vision panafricaine de la gouvernance constituerait un avantage certain et désormais un but incontournable !

 

Quant au fond, la question laisse perplexe ... L’Afrique est riche en ressources naturelles mais également humaines. Mais nos richesses sont systématiquement drainées vers l’étranger. Il nous est demandé de cultiver les ressources tirées de notre sol mais nous ne recevons pas en retour les bénéfices de notre travail. Les prix sont fixés par Paris aussi bien pour les ventes que pour les achats.

 

Par exemple, l’activité cotonnière, première source des devises dans le pays fait vivre plus de 2 millions de paysans mais ne connaît pas les retombées économiques attendues car les sociétés nationales occidentales exploitantes ne redistribuent équitablement pas le fruit de la production. Autre exemple : il a été dit que le Tchad ne renfermait aucune ressource en pétrole … si ce n’est à partir de 2030 alors qu’en fait, ce n’est pas le cas; les experts du service de recherche d’une multinationale française bien connue avaient simplement voulu cacher cette réalité. Ce mensonge avéré a eu pour conséquence les guerres civiles qui ont déchiré le pays durant si longtemps.

 

Notre développement économique se trouve sans cesse entravé à cause du manque de leviers nécessaires à une action réfléchie et responsable.

 

Depuis lors, une société tchadienne de pétrole a été créée et nous avons rompu avec la Banque Mondiale. Le remboursement des investissements a été réglé en 3 ans et la somme de 150 milliards a été déposée pour le compte des générations futures avec la construction de 400 écoles et 400 dispensaires sur toute la surface du pays. Avec l’aide de la Banque Mondiale aux infrastructures pétrolières, le Tchad ne percevait que les royalties, des miettes en somme, et se trouvait devant l’obligation de devoir brûler du gaz à leur demande. Nous avons ainsi mis fin à un rapport de domination.

 

Pour se débarrasser définitivement du modèle colonial, il faut développer l’éducation car l’ignorance empêche le libre-arbitre. À l’exception du Sénégal, grâce à Senghor, le reste de l’Afrique est demeurée à la traîne à cause de ce manque cruel, rendant impossible les conditions de réflexion, à la base de la capacité de livrer des conseils techniques et au final de prendre les bonnes décisions pour une autogestion de toutes les affaires. Pour aperçu, un changement de taille touche désormais le sort des fillettes : il s’agit de les scolariser et d’interdire les mariages forcés de mineures, l’âge légal étant fixé dorénavant à 20 ans. Il faut tout de même préciser que cette évolution des mœurs sociales et juridiques ne peut s’accomplir sans partir des structures mentales des Africains ; elle ne peut découler d’un décret stipulé « d’en haut » !

 

lac-tchad.jpg

 vue sur le Lac Tchad

 

 Post-scriptum : à lire 2 interviews  :

 

http://www.unspecial.org/UNS701/UnSpecial_Decembre_2010_WEB.pdf

 

http://www.lesafriques.com/actualite/abderamane-djasnabai...

 

Commentaires

Merci pour cet article et l'intérêt pour l'Afrique la Grande Vieille et Ravissante Dame!

Écrit par : NDOYE GORGUI | jeudi, 28 octobre 2010

L'extrême pauvreté de ce lobe de la terre est due d'une part à l'incurie et à la corruption de ses dirigeants (surtout parmi les plus proches de la Françafrique), et d'autre part, à la surexploitation du peuple africains qui ne bénéficient jamais des dividendes.

L'exemple cité de Total (pour ne pas la nommer) au Tchad est éloquent.

Au niveau de l'industrie médicamenteuse, on observe que la place de la médecine africaine héritée depuis des millénaires dans la formation de nos médecins et infirmiers et dans nos structures hospitalières est inexistente? Il eût fallu que leurs plantes médicinales ne sont pas brevetées en Occident pour revenir dans les hôpitaux sous forme de médicaments importés.

L'indépendance politique formelle n'a pas amené à l'autonomie économique. Un demi sîècle, c'est pourtant long et on aurait pu en faire des progrès!

Écrit par : Manjit | jeudi, 28 octobre 2010

Ce soir, on a pu revoir "Le génie helvétique" sur tv5 et je me dis qu'une telle démocratie n'est pas prête de s'intaurer dans certains coins de la terre.

Le berceau de l'humanité est toujours une plaie. Malgré ses richesses intrinsèques, il manque la formation. En plus, dans le jeu marchand, les prix sont fixés par les puissances étrangères, que soit à la vente qu'à l'achat, effectivement. C'est bien que réside le noeud. Tant qu'on traitera le continent noir comme une poubelle, l'équilibre ne sera pas atteint.

Le Tchad a offert les ossements d'un des âges les plus reculés ... Peut-être faudrait-il leur insufler l'estime d'eux-mêmes, les accompagner dans la formation et le savoir-faire. Quand on a le pouvoir faire, la connaissance vient aisément.

Écrit par : Laure | jeudi, 28 octobre 2010

Merci Gorgui, Manjit et Laure pour votre réaction! Toutes ces remarques apportent en outre une réflexion de fond sur la problématique des relations bilatérales entre l'Occident et le Continent africain, notamment les 50 dernières années. L'indépendance politique n'a pas entraîné mécaniquement l'autonomie économique, encore moins la prospérité attendue alors que les richesses naturelles ou humaines ne manquent pas. On se réjouit néanmoins du développement de la région; le jour où l'on constatera des infrastructures touristiques dans ces beaux coins, on peut dire qu'on en prend le chemin.

Écrit par : Micheline | vendredi, 29 octobre 2010

Un autre proverbe tchadien affirme : "La pluie peut cesser mais la faim n'a pas de faim." Pendant la saison pluvieuse, il peut pleuvoir du matin au soir. Si on a peur de sortir, on restera dedans, sans manger. On va au champ le matin; s'il pleut et qu'on n'y aille pas, à la récolte, on n'obtiendra pas de produit et donc, la faim. Il ne faut pas avoir peur de la pluie si on ne veut pas avoir faim.

Une autre version (inconnue) de la cigale et de la fourmi de La Fontaine?

Écrit par : Idriss | vendredi, 29 octobre 2010

La formation est aussi un enjeu stratégique: les ingénieurs en pétrole tchadiens formés à l'étranger sont tous du nord et membres de la famille ou du clan d'Idriss Déby, le dictateur au pouvoir au Tchad. Et les natifs du Sud, là où se trouvent les puits ont systématiquement été exclus de ces formations...

Écrit par : Esope Koulibaly | samedi, 30 octobre 2010

Un chaud merci, Micheline, de nous transmettre ce discours si puissant et de nous apporter là un sujet qui touche tant de thèmes fondamentaux. Même si l'Afrique semble lointaine, nous sommes bien plus concernés que cela nous semble des réalités qui s'y passent.

Écrit par : Marie-France de Meuron | samedi, 30 octobre 2010

Merci pour cette remarque encourageante Marie-France de Meuron. Je sais que vous connaissez l'Afrique, que vous y avez réalisé des programmes d'aide médicale et vous sais d'autant plus gré d'avoir relevé que tout ce qui la touche nous touche aussi, de loin mais également de près. Les relations bilatérales entre Etats se tissent à partir des deux réalités concernées.

@Esope : quel joli nom d'un écrivain grec (ses fables font penser à la Fontaine)! On ne peut qu'être sensible à votre observation, laquelle fait mal au ventre. On mentionne que les 48% de chrétiens sont plutôt agriculteurs et les 52% de musulmans des éleveurs ... il y a certes des discriminations ethniques intolérables mais je suis déjà ravie que le ministre Abderamane Djasnabaille vient justement du sud; il a été sélectionné boursier d'Etat, a pu faire ses études - par ailleurs, dans la même volée que Jospin et Fillon - et il est bon qu'une personnalité de ce câlibre occupe une telle fonction dont la charge n'est pas mince.

Belle journée à tous!

Écrit par : Micheline | dimanche, 31 octobre 2010

Très intéressant développement! Pour les proverbes, en voici quelques-uns de nouveau pour notre âme d'enfant :

- Celui qui peut mettre un oeuf dans une bouteille peut aussi l'en retirer.

- Le fleuve n'est jamais assez plein.

- Même la nuit, le lait est blanc.


À chacun son interprétation ...

Écrit par : Ansar D. | dimanche, 31 octobre 2010

Bonjour Micheline, votre interview a du succès. Quelqu'un l'a repris ici :
http://www.journaldutchad.com/article.php?aid=502http://www.journaldutchad.com/article.php?aid=502

Écrit par : Abdul | dimanche, 01 mai 2011

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