vendredi, 07 septembre 2012

Après le printemps arabe

 

"L'automne des Arabes

C’est le sage de la Tunisie, la pondération faite homme, et c’est pour cela qu’il faut entendre son cri d’alarme. Dans une interview au quotidien de Tunis La Presse que Patrick Cohen citait dès hier, le professeur Yadh Ben Achour, fils d’un grand religieux, juriste, brillant intellectuel et essentiel artisan de la transition qui avait suivi la « révolution de jasmin » déclarait ce week-end qu’une « dictature théocratique » menaçait désormais son pays.

Il en voit les prémisses dans « les appels au meurtre d’imams voyous », les discussions à la Constituante sur l’application de « peines coraniques comme l’amputation », les agressions contre les artistes, les violences contre des chiites, les procès contre de jeunes caricaturistes ou les diffuseurs de Persépolis et surtout, plus inquiétantes encore, les tentatives d’introduire dans la future Constitution la « criminalisation de toute atteinte aux valeurs sacrées », prélude, dit-il justement, à « la fin de la liberté d’expression ».

Tout cela est malheureusement vrai. Le professeur Ben Achour aurait même pu y ajouter les menaces qui s’accumulent sur la toute nouvelle indépendance des rédactions et des évolutions parallèles en Egypte où la démocratie a également porté au pouvoir les Frères musulmans. Comme toute révolution, le printemps arabe aborde les sombres moments qui suivent les instants d’euphorie libertaire. Les dangers sont là, toujours plus lourds, mais les pays arabes sont-ils pour autant condamnés, comme hier l’Iran, à passer d’une dictature à l’autre, des potentats aux fous de Dieu ?

Cela peut arriver, oui, c’est une possibilité mais quatre raisons incitent à ne pas voir là une fatalité.

La première est que les chefs de file des islamistes élus au Caire comme à Tunis ont médité l’échec de la théocratie iranienne et le succès de l’islamo-conservatisme à la turque, qu’ils préféreraient réussir qu’échouer, conserver le pouvoir en étant réélus qu’en se lançant dans l’incertaine instauration d’une dictature. La deuxième est qu’ils ont besoin d’investissements, nationaux et étrangers, et que ce n’est pas par la voie iranienne qu’ils les obtiendront. La troisième est que ces pays aspirent à la démocratie, y compris les électeurs les plus conservateurs qui ont donné leurs voix aux islamistes, et la quatrième est que, si les islamistes constituent les premiers partis d’Egypte et de Tunisie, ils n’ont pu s’y assurer le pouvoir qu’en raison de la division des modernistes laïcs.

La base électorale des islamistes arabes est infiniment moins monolithique que ne l’était celles des mollahs iraniens dans les années 80. Leurs dirigeants sont très divisés et, s’ils lâchent la bride, en Tunisie, aux plus fanatiques des barbus, c’est qu’ils craignent un éclatement de leur parti au moment précis où leur popularité recule.

Il faut plus que jamais appeler les modernistes arabes à s’unir, entendre les cris d’alarme mais entendre aussi la confiance qu’exprime néanmoins Yadh  Ben Achour lorsqu’il ajoute : « Le message de la révolution sera toujours là pour rappeler à ceux qui l’oublient que leurs engagements vis-à-vis de ce peuple ne consistent pas à lui offrir des nattes de prière pour résoudre ses problèmes ». (Bernard Guetta)"

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Commentaires

C'est vraiment appréciable de lire quelque chose d'intelligent sur ce phénomène. Aujourd'hui, dans le Figaro, on apprend que Moncef Marzouki, le président tunisien, met en garde les islamistes d’Ennahda et les agitateurs salafistes contre « la tentation et la tentative de mainmise sur les rouages de l'Etat. "Je leur dis halte !", s'exclame-t-il.

On y apprend encore que le chef de l’Etat tunisien se déclare également « accablé, scandalisé, blessé, indigné par l'image qu'on donne de la Tunisie en France, celle d’un pays qui va basculer dans l'islamisme ». Les incidents récents « sont insignifiants par leur capacité à transformer la société tunisienne ».

Précurseurs vos articles sur l'après révoltion, la transition que tous appelaient de leurs voeux, en espérant que la tournure des évènements prenne le bon sens! Triste pour les amis de la Tunisie et le peuple tunisien, dont les femmes descendues dans la rue, qui ont le sentiment qu'on leur a volé leur révolution. On est avec vous!

Écrit par : salut | dimanche, 09 septembre 2012

"Il en voit les prémisses dans « les appels au meurtre d’imams voyous »,"
En l'occurrence, il s'agit des prémices. J'ai souvent fait la même faute...
Quant au reste, il me semble que la loi qui régit l'humanité est d'abord celle de Murphy : "if something can go wrong, it will".
Donc le printemps arabe des bobos sera ou est en fait l'hiver islamiste. Mais est-ce un mal pour nous Européens, qui sommes envahis par des idéologies aveugles à ce qu'est l'Islam en vérité ? Plus les Tunisiens nous révéleront leur véritable nature, celle de coupeurs de mains des voleurs et de lapideurs de femmes ayant regardé un homme étranger à la famille, plus il sera facile de prendre ici des mesures contre cette idéologie néfaste qui veut se faire passer pour une religion...

Écrit par : Géo | dimanche, 09 septembre 2012

@ Geo : le prix de la liberté consiste peut-être dans le pouvoir de faire des erreurs. Mais vous avez raison, la tartine tombe toujours sur le mauvais côté.

Et sans vouloir s'immiscer dans les affaires internes des autres états, on pouvait s'attendre à une autre évolution vu les nouvelles cartes en mains, depuis la révolution. Que voulez-vous?, la marche du monde est ainsi faite jusqu'à la fin des temps ... L'abus de pouvoir, l'orgueil, la volonté d'avilir ses concitoyen(ne)s mènent la danse.

Ce pays, se fermera-t-il à la manière de l'Iran, à l'époque? Ce qui est malheureux dans le cas présent, c'est que les nouveaux investisseurs étrangers seront refroidis et préfèreront mettre leurs billes ailleurs. L'essor économique étant la condition du développement global de tout être humain, cela peut relanetir les choses pendant longtemps.

Écrit par : Bill | mardi, 11 septembre 2012

Triste ! L'embrasement et le risque de fermeture emp^cheront le développement du pays en transition. La Secrétaire d'Etat à l'Economie, Mme Ineichen, a dû annuler sa visite officielle agendée depuis de longs mois à Tunis. Le signal est fort. Pour des raisons politiques, beaucoup de projets sont gelés. Des rencontres entre opérateurs économiques sont empêchés. Les femmes ne souhaitent pas revenir en arrière alors qu'elles sont autant qualifiés et travailleuses comme les hommes. Des Musulmans sont aussi f^chés de cette tournure radicale.

cqfd

Écrit par : Aïcha | mercredi, 26 septembre 2012

La Tunisie vient de fêter un anniversaire important : 14 janvier 2011 - 14 janvier 2013. En référence à Yadh Ben Achour de votre article, on peut raisonnablement une dictature théocratique. Voici ce qu'il en dit à cette occasion (tiré d'un journal) :

"Yadh Ben Achour, l’ancien président de «la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique» a dénoncé une nouvelle fois le glissement vers un possible retour de la dictature en Tunisie, sous un voile religieux, cette fois-ci.«Ces articles peuvent consacrer le retour d'un régime totalitaire sous couvert d'une dictature théocratique» a averti le professeur en droit constitutionnel, commentant ainsi le refus d'admettre l'universalité des droits de l'Homme et d'inscrire la liberté de conscience et de pensée ainsi que le droit au culte dans le Préambule de la Constitution.



Lors d’une journée d'études sur le brouillon de la Constitution organisée à Tunis ce mardi 15 janvier par l'Association tunisienne de droit constitutionnel et l'Association de recherches en transition démocratique, M. Ben Achour a ainsi plaidé pour le caractère civil de l'Etat, soulignant la nécessité d'inscrire la liberté de conscience dans le chapitre des droits et des libertés.

Yadh ben Achour a ainsi exhorté le président de l'Assemblée Nationale Constituante et le Rapporteur général de la Constitution à prendre en compte le document élaboré par plusieurs organisations et associations de la société civile dont l'Institut Arabe des droits de l'Homme (IADH), l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) qui comporte plusieurs propositions sur les articles de la Constitution.

De son côté, Ghazi Ghrairi professeur de droit constitutionnel, a affirmé, sur les ondes de Mosaique FM, que « le plus important lors de cette conférence a été de démontrer les textes lacunaires». Il a ainsi souligné que «certaines libertés ne sont pas mentionnées dont notamment la liberté de conscience», regrettant également que la civilité de l'état ne soit pas «suffisamment explicite».

Pour rappel, le président de l'assemblée constituante Mustapha Ben Jaafer a indiqué que la nouvelle constitution sera achevée avant la mi-avril."

Écrit par : mundus | mardi, 15 janvier 2013

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