mardi, 14 janvier 2014

Tunisie : 3e anniversaire d'une transition

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C'était un 14 janvier. L'anniversaire de la transition en Tunisie, marquée par la chute d'un dictateur kleptomane, le 14 janvier 2011, ne passera pas inaperçu. Le New York Times titrait ainsi la une un peu avant le Réveillon.

Les articles de la nouvelle constitution sont en train d'être adoptés. Elle ne portera pas le nom de "laïque" pour des raisons de mauvaise compréhension de sa définition - laïc signifie "séparation des pouvoirs religieux et politiques", et par extension, "séparation de tous les pouvoirs" (par exemple, un éthicien est un laïc dans un milieux médical composé exclusivement de médecins) mais elle stipule la liberté cultuelle dans le respect de la conviction religieuse. Cette acception, plus civile que politique, est une finesse qu'on ne peut ignorer dans ce contexte. En outre, la parité entre hommes et femmes est sauvée. Hérité du premier président d'après la libération, Bourguiba ayant accédé au pouvoir en 1956 et ayant inscrit ce principe dans la constitution tunisienne adoptée en 1959 - ce principe constitutionnel fut salué comme une exception dans la région du Maghreb et d'ailleurs, bien en avance de la plupart des pays européens, pétris d'idéologie droit-de-l'hommiste oubliant sans l'ombre d'une gêne la moitié de l'humanité. L'épisode de la Femen tunisienne a été primordial dans cette évolution tant par son courage politique que par son exemple. Peu soutenue parce que mal comprise par les siens, arguant que ce n'est pas dans la leur culture de se balader au sens littéral les seins nus sur la place publique - par rapport aux Femen de l'Est - elle porte en grande partie la réussite de cette victoire.

L'exception tunisienne s'est poursuivie avec "la révolution de jasmin", initiée en ce 17 septembre 2010 où un jeune dilpômé, Mohamed Bouazizi, s'est vu interdit de vendre ses oranges et qui décida de s'immoler par le feu, dans la merveilleuse ville de Sidi Bousaid. L'évènement est sans précédent et constitua un cas d'école en changeant la face du monde par ce geste hautement tragique. Le dictateur déchu, Ben Ali, s'était penché à son chevet avant d'être destitué le 14 janvier 2011.

Entre-temps, le terrorisme s'est invité dans le théâtre du changement. Des assassinats d'élus à l'ANC de l'opposition ont été commis entraînant des familles endeuillées à jamais et la peur de se voir une révolution confisquée pour tout un peuple. Qui a tué Chokri Belaïd le 6 février, père de famille qui aurait fêté 50 ans cette année-ci? À ce jour l'enquête s'enlise malgré les tentatives de désigner quelques coupables échappés dans le pays voisin, le grand frère, l'Algérie. S'en est suivi l'assassinat politique de Mohamed Brahmi le 25 juillet, quelques jours après l'annonce de nouvelles fraîches concernant le premier martyr. Le 28 août 2013 (juste après la destitution du président égyptien élu, issu des Frères Musulmans, Morsi, et avant la commémoration du drame du 11 septembre), 100 attentats terroristes étaient prévus en Tunisie tandis que le Premier Ministre, ancien Ministre de l'Intérieur, Ali Larayedh, décrétait l'association Ansar Al-Charia (littéralement, Les Partisans de la Charia) de terroriste. Il a démissionné la semaine dernière pour laisser place à un pouvoir indépendant des partis, selon sa promesse. L'homme n'est pas dénué d'humour ... On se souvient de son exclamation en entrant dans l'hémicycle il y a quelques mois : "Hommage à tous ces arbres morts pour autant de langue de bois!"

Le 23 octobre 2012, la nouvelle constitution n'a pas pu être votée comme prévu le 23 octobre 2011 et les ministres ayant signé ce fameux document resté mystérieux - on ne sait pourquoi - qui stipulait qu'ils partiraient à cette date-là, jour de l'adoption du nouveau texte officiel jetant les bases d'une nouvelle société née après une révolution. Les "Dégage! Je m'engage." ont fait leur chemin ...

Il y eut l'exode de nombreux Tunisiens face à cette situation trouble, remontés contre le manque d'opportunités qui ont fait s'occire le jeune vendeur désespéré de se voir confisquer sa marchandise sur l'ordre d'un des frères de l'ex-première dame. Plusieurs pays impliqués dans des programmes de coopération et de développement ont baptisé ce joli pays composé entre mer et désert comme prioritaire. Un Chef d'Etat genevois a eu l'intelligence de s'entretenir avec son homologue tunisien lors de sa venue dans le cadre d'une conférence sur la diaspora ministérielle organisée par l'OIM (Organisation Internationale des Migrations) pour emmancher le dossier des migrants ressortissants du pays en question. L'investissement et l'exportation de deux secteurs porteurs sont à l'arrêt. L'inflation s'incruste durablement au point de provoquer actuellement des guerres de tranchées. Les tuwars font la loi en certaines régions. Les PME peinent à financer leurs importations de matières premières. Le navire va à vau-l'eau ...

Face au parti de l'Ennadha (le pendant des Frères Musulmans d'Egypte, qui vient d'être décrété comme mouvement terroriste dans ce même pays), un technocrate a été nommé pour gouverner le nouveau gouvernement qui doit mener à la votation de la nouvelle constitution - attendue le 23 octobre 2012 et qui a valu aussi l'annulation de la visite officielle de la secrétaire d'Etat du département fédéral de l'Economie en septembre de la même année pour signifier son désaccord avec la "politique" en vigueur - et souhaiter à ce beau et cultivé pays que les groupuscules islamistes ne continuent à détériorer son climat afin que son développement puisse se réaliser, enfin! Parce qu'il le vaut bien.

L'importance n'est pas dans l'étiquette mais dans le contenu...

Il n'est tout de même pas normal qu'un ambassadeur, soi-disant ami, contracte un budget à coups de plusieurs millions pour un projet de coopération et de développement dans le domaine du traitement de l'eau et des déchets dans une région où se déploie un camp d'entraînement de djiadhistes, ni d'octroyer des billets d'avions ainsi que des contrats de travail à des migrants en situation illégale et très peu qualifiés pour le job, tout en ignorant des Suisses méritants.

C'est l'occasion de montrer que la politique internationale - ni la politique, tout court - n'est pas fatalement un jeu de dupes.

Pour terminer sur ce sujet, on relèvera encore que dans le mouvement de cette première semaine de l'an qui signe un tournant pour ce pays, l'ancien Ministre des Affaires étrangères, gendre du président du parti au pouvoir, Rafik Abdessalem, vient d'être inculpé, le 8 janvier 2014, par le pôle judiciaire pour abus de pouvoir et détournement (dont la pointe de l'iceberg a été révélée par la blogueuse Olfa Riahi le 31 décembre 2012 dans l'affaire du Sheratongate) bien qu'il se soit volatilisé ailleurs, sentant l'étau se resserrer sur lui. Et portant ainsi le contre-pied de la constatation amère de Platon du politique : " La rhétorique est la contrefaçon d'une partie de la politique".

(cité dans la Tribune de Genève du mercredi 16 janvier 2014, page 11)

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Commentaires

J'aimerais croire au Père Noël. Des mesures exceptionnelles sont promises des blessés de la révolution, nous apprennent deux machiavéliques au sommet de l'Etat.

Voici ce qu'on peut lire aujourd'hui dans un journal numérique tunisien :

"Démission

Sans être naïf, je voudrais croire que la démission du gouvernement, dans de telles conflictuelles et non moins délétères conditions, est un précédent unique, un évènement rare, une première dans les annales de la démocratie mondiale à travers son histoire et son itinéraire.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement confirme, si besoin est, le génie de la Tunisie et la particularité de son peuple d’être plus sage que son élite, d’être à l’avant-garde et de trouver la solution là où le compromis est mal engagé.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement montre que la Troïka, et notamment le parti dominant Ennahdha, a appris de ses erreurs, en a tiré les bon enseignements et a compris que la Tunisie, enracinée dans sa culture et son socle identitaire, ne peut être gouvernée sous le diktat mais dans le consensus.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement tourne définitivement une sombre page dans le livre d’histoire de la Tunisie pour en ouvrir une autre où l’intérêt national supplante tous les enjeux politiques et partisans et où la Tunisie nouvelle prend sa source et sa racine.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement n’est ni une défaite de la Troïka ni une victoire de l’opposition, mais que la classe politique tunisienne, dans un sursaut de conscience, à un moment fatidique, s’est rendu compte que la course au trône, les coups bas politiques, la guerre de leadership, les manœuvres de tricherie et les réflexes de sape sont d’une part à contre-pied de la personnalité tunisienne, et d’autre part, des opérations vouées à l’échec, sans aucune issue.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement est la première pierre pour paver le véritable chemin de la démocratie, pour bâtir l’Etat, qui soit civil, moderne et démocratique, un Etat construit comme forteresse contre les manœuvres de sédition, les foyers de violence et les cavaliers de l’extrémisme.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement annonce que les colombes d’Ennahdha ont gagné la guerre des ailes contre les faucons et que le camp dure a cédé le pas et le terrain au bloc souple, dans la perspective de dépêtrer le parti de sa crise d’identité et de son fouillis référentiel.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement fait le lit d’un processus électoral qui soit neutre, transparent, impartial, sans heurts ni menaces, et que le nouveau gouvernement, en reprenant le relais, garantit aux électeurs un climat affranchi de tout risque.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement est un acte fondateur, entre autres, de la nouvelle République Tunisienne, faisant de la Tunisie un modèle, un exemple, un flambeau de lumière dans cet espace ténébreux qu’est le Monde Arabe.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement contribue à montrer que le « printemps arabe » n’est pas une vue de l’esprit ou un écran de fumée mais bien un processus tangible de démocratisation dont la « révolution du jasmin » en est l’éclaireur et l’inspirateur.

Je voudrais croire que la démission du gouvernement institutionnalise le principe de Dialogue National et offre au consensus et à l’intérêt national toutes leurs lettres de noblesse, confirmant que dans la Tunisie nouvelle, il n’y a pas d’opposition entre sang bleu et roturier mais un peuple uni, homogène, souverain, qui enfin trône et gouverne.

Je voudrais tant y croire, mais le doute a la peau dure"

Les riches sont toujours les mêmes; ils continueront à se maintenir au pouvoir mais le pays ne se développe plus. Les entraves restent similaires.

À bon entendeur!

Écrit par : TUN | mercredi, 15 janvier 2014

Une conférence de presse se tiendra ce mercredi 22 janvier, en présence des avocats de la défense de la famille de feu Mohamed Brahmi, six mois après le drame. Il est impératif de faire toute la lumière sur les des nouveaux éléments dans l’enquête sur son meurtre. Des manifestation aura lieu à l'Avenue Bourguiba ce 25 janvier.

Le député Brahmi a été tué par balle en bas de chez lui, à l'instar de Chokri Belaïd, issu du même parti que lui. Celui-là avait osé traiter les élus d'après la révolution de "Cave d'Ali Baba des 241 voleurs".

Écrit par : Aïcha | dimanche, 19 janvier 2014

@ TUN : j'ai bon espoir. Le travail effectué ces 3 ans est monumental. On se souviendra des différentes étapes du sort réservé aux différents articles concernant les libertés.

Le conseil islamique supérieur et des associations viennent de demander la révision de l’article 6 du projet de Constitution et la suppression de « l’interdiction d’accusation d’apostasie ». C'est un grand pas de franchi. Concrètement, on ne poursuivra plus quelqu'un pour "avoir blasphémé" Allah; la deuxième conséquence est le respect des différentes religions pratiquées dans le pays ou par les touristes.

Le bon sens a pris le pas sur ce travail institutionnel en vue de l'adoption d'une nouvelle constitution (contrairement à d'autres pays qui font avaliser les textes de loi au forceps, ce dans un climat obscurantiste).

Écrit par : Micheline P. | lundi, 20 janvier 2014

"La Tunisie réveille l'espoir démocratique". Ainsi titre (aussi) Mediapart pour relater l'adoption de leur nouvelle Constitution le 26 janvier 2014 et l'annonce des prochaines élections présidentielles.

Au moment où les pays voisins lybien et égyptien sont secoués par des coups de force, des guerres intestines et une autocratie, la Tunisie, premier pays des révolutions arabes, voit une nouvelle page s'écrire.

L'exception tunisienne montre la voie par son désir d'un principe démocratique réalisé. C'est le seul pays de la région qui connaît cette évolution. Le bons sens a dicté la rédaction des articles fondateurs de la nouvelle société qui voit le jour aujourd'hui.

Écrit par : Aïcha | lundi, 27 janvier 2014

Les scandales touchant l’ancien ministre des Affaires étrangères - cité ici - révèlent chaque jour de nouveaux aspects ...

Selon des sources confidentielles, le journal « Le Maghreb » balance aujourd'hui, samedi 01 février, la preuve que l’ancien ministre doit la somme de 120.000d au ministère au titre de dépassements de frais lors de ces déplacements à l’étranger. Se taper des plans culs et/ou empocher sur des comptes privés, sur le dos des contribuables tunisiens est un crime qui ne doit jouir d'impunité sous prétexte d'une prétendue immunité liée à l'ancienne fonction.

Le ministère concerné exige de surcroît, la restitution du téléphone portable dont bénéficiait l’ancien ministre lors de l’accomplissement de sa mission.
Le voitures de fonction nônt toujours pas été rendues.

Écrit par : TUN | samedi, 01 février 2014

Attention à ce que les leçons de bonne gouvernance ne deviennent une tarte à la crème! Certains ont appris ce qu'il faut dire pour mieux amadouer les Occidentaux (et leur contribution pécuniaire) ... La démocratie est encore un exercice difficile sous beaucoup de latitudes.

Écrit par : GHP | samedi, 22 février 2014

La Suisse commence à se réveiller dans sa traque au terrorisme grâce à des lanceurs d'alerte comme vous, bien informés. Les ramifications avec Al Qaida avec notre territoire n'est plus à douter, à prouver. On vient de recenser quelques 26 djihadistes suisses partis dans des zones de conflits islamistes.

Vendredi 11 avril, un arrêté républicain paraphé par le président de la République, Mohamed Moncef Marzouki, a classé comme zone militaire fermée le mont Châambi et d'autres reliefs limitrophes, à savoir les monts Sammama, Salloum et Meghila, dont la région de Kesserine u un centre d'entraînement existe depuis mars 2013. Un gros projet de plusieurs millions est budgété dans cette région par quelques représentants des autorités helvétiques; inutile de préciser qu'il ne verra jamais le jour, que l'argent est mal affecté. L'entrée dans cette zone est désormais soumise à autorisation.

Cette information est capitale tant pour les relations de politique internationale que pour les investissements.

Écrit par : TUN | mercredi, 16 avril 2014

Serait-ce ces jeunes ayant quitté le bateau Suisse qui sont à la base de nombreux appels anonymes souvent en provenance du Maroc ,Tunisie,Algérie ?
D'une pierre deux coups je viens chez toi et pour te prouver ma bonne foi, je te passe des numéros de téléphones de gens disposés à aider leurs prochains,allez savoir

Écrit par : lovsmeralda | jeudi, 17 avril 2014

Chère Lovsmeralda, on ne pourrait mieux le dire ... Allons savoir ! Quelque caciques plénipotentiaires pratiquent une migration circulaire au nom des "partenariats migratoires" dont la grille de lecture pose quelques problèmes tacites. Certaines complicités sont très étranges, en effet!

Au jeu du "j'essaie seulement de vous aider", malheureusement il y en a quelques-uns ici aussi qui devraient se regarder et être sanctionnés sérieusement, à commencer à cesser de percevoir une rémunération.

Belles fêtes de Pâques à vous!

Écrit par : Micheline P. | vendredi, 18 avril 2014

MERCI Micheline ,de même pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | vendredi, 18 avril 2014

C'est sur ce blog qu'on a entendu parler pour la première fois d'Ansaar Al-Charia (la traduction française saute aux yeux). Soupçonnée d'avoir assassiné Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, cette association a été classifiée comme terroriste par l'Ancien Premier Ministre d'août 2013 comme pour prendre les devants à l'annonce qu'elle voulait attenter à différentes ambassades occidentales dans les alentours du 11 septembre 2013. Ses liens avec Al-Qaida sont avérés. Fondé en 2011 en Tunisie après la chute de Ben Ali, le groupe serait responsable de l’attentat commis contre l’ambassade américaine de Tunis en septembre 2012.

Qu'eslle se retrouve sur un stand, à la vue de tous, à Genève, pose évidemment de grands problèmes, que vous décrivez bien ici.

Écrit par : TUN | jeudi, 05 juin 2014

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